f6k ~ C'est toute une histoire de tenir un journal en ligne

Rédigé le 29 octobre 2014 • Dernière modification le 01 novembre 2014.

Avec l’avènement du protocol HTTP et du World Wide Web au début des années 1990, une nouvelle forme d’expression est apparue : le journal en ligne (de l’anglais online diary). Les pionniers du genre racontaient alors simplement leurs vies au quotidien, comme Claudio Pinhanez par exemple qui héberga dès septembre 1994 ses pages sur les serveurs du MIT. On pourrait aussi penser à Carolyn L. Burke qui commença à publier en janvier 1995, ou encore à Mary Ann Mohanraj qui publie à partir de décembre 1995 son Ongoing, Erratic Diary (mis à jour depuis presque quotidiennement, encore aujourd’hui). Cela intéressa bien sûr tout de suite les nouveaux arrivants débarquant tout juste du réseau Usenet. Mais pas seulement. Les masses médias traditionnels et le grand public vinrent aussi à entendre parler de ce phénomène naissant. En effet le cyberespace d’alors a été poussé sur le devant de la scène médiatique au travers d’un texte de loi signé le 8 février 1996 par Bill Clinton aux États-Unis d’Amérique, le Telecommunications Act, qui fut le premier pas législatif contre les libertés sur Internet. Ce texte de loi fit évidemment grand débat et intervînt au moment de la publication de l’ouvrage collectif 24 Hours in Cyberspace, dont il est d’ailleurs fait mention dans la célèbre Déclaration d’indépendance du cyberspace de février 1996 par John Perry Barlow (dont on peut trouver une version française ici). Les diarists ou journalers, comme ils se nommaient eux-mêmes, furent donc très largement médiatisés et pris à partie sur la place publique. Mais cela n’empêcha heureusement pas l’encre électronique de couler et de leur permettre de s’exprimer comme bon ils leurs semblaient. Justin Hall, ayant ouvert son journal en 1994, continua ainsi de publier sa vie en ligne, au jour le jour et sans aucune retenue pendant onze ans ; traitant de sujets allant de l’arrangement de sa chambre, de ses relations amoureuses ou encore du suicide de son père comme le racontait Reyhan Harmanci suite à la fermeture du journal. Le contexte politique d’alors fit aussi naître certaines vocations, comme ce fut le cas pour Dave Winer qui ouvrit en février 1996, et dans le cadre de l’ouvrage précité, Scripting News qui est toujours ouvert et alimenté aujourd’hui et dont les archives remontent fièrement à 1997.

Ce que fut nommé plus tard blog sous l’impulsion de Peter Merholz, et basé sur la contraction de Web Log — termes inventés par Jorn Barger si l’on en croit les propos de M. Winer —, avait déjà à l’époque ses caractéristiques propres : des « billets » scrupuleusement datés, parfois avec pour chacun d’entre eux un lien permanent et généralement présenté sur la page d’accueil en ordre chronologique inversé afin de mettre en avant les nouveaux contenus. Bien que le phénomène se popularise rapidement car offrant une liberté d’expression aisée et presque sans limite — comme en témoigne le blog au nom évocateur de The Misanthropic Bitch — l’accès au blogging reste cependant toujours restreint. En effet, il fallait généralement avoir les connaissances nécessaires pour rédiger du code, même sommaire, afin de mettre en forme le texte, sans parler de l’hébergement. Reléguant à l’Histoire les vieux journaux, des solutions ont alors été mise en avant, généralement par des entreprises, pour faciliter la rédaction des éventuels diarists ne voulant se concentrer que sur leur rédaction. Ainsi naquît par exemple Open Diary en octobre 1998 ou encore le nom moins connu LiveJournal, ouvert en avril 1999, disponible aujourd’hui en 32 langues et dont la communauté est toujours très active. Bien sûr, il est impossible de ne pas citer Blogger ouvert par Evan Williams et Meg Hourihan de Pyra Labs en août 1999 et racheté par Google quelque quatre ans plus tard. Tout ceci fut, évidemment, un énorme succès. Cela incita d’ailleurs le groupe français Orbus SA à créer la société Telefun afin de fournir le fameux système de blog ouvert au public qu’est Skyrock Blog (anciennement Skyblog) qui hébergeait un peu plus de 33 millions de blog en 2011 — les chiffres étant en baisse constante depuis.

Ces plateformes ont sans conteste été des piliers en ce qui concerne la création de contenu par les internautes. Dès lors, toutes sortes de blog ont pu voir le jour ; de l’adolescent désemparé ou découvrant les joies de l’onanisme au politicien souhaitant diffuser ses idées, de l’artiste exposant ses œuvres jusqu’aux passionnés de lecture, en passant par le détenu rêvant de liberté (phénomène nommé Prison blogs) ou encore les fameux war blogs post septembre 2001 — qui d’ailleurs n’avaient pas manqué de faire polémique jusqu’auprès de ceux même qui avait créé les outils —, du technique et spécialisé à la vulgarisation juridique citoyenne, du blog collaboratif à celui qui permet simplement de se vider l’esprit, les blogs sont le moyen d’expression de personnes aux horizons riches et très variés. Même si depuis quelques années certains de ces espaces ont été délaissés en faveur des réseaux sociaux, comme avec par exemple les chroniques facebook populaires notamment chez les adolescents ou les pages de certaines personnalités, le blog reste, encore et malgré tout, un outils privilégié. En tout cas, un peu plus de vingt ans après Claudio Pinhanez, c’est celui que j’ai choisi et je me rend compte que, même si ça nous paraît anodin aujourd’hui, c’est quand même toute une histoire de tenir un journal en ligne…