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Lun. 17 juill. 2017. — Cuernavaca, Morelos. — En fait de trois jours de travail comme je le pensais, je ne suis finalement revenu au Colegio Morelos que pour quelques heures. En effet les élèves ont terminé la classe vendredi dernier. Mais l’activité de l’école ne s’est pas complètement arrêtée. Ces quelques journées administratives restantes sont le moment, d’une part, pour les enseignants d’avoir quelques réunions permettant d’apprécier le comportement de leurs élèves et de préparer la rentrée prochaine et, d’autre part, pour les élèves de recevoir leur diplôme de fin d’année. Mais ce rapide retour ce matin aura surtout été pour moi l’occasion de rencontrer la responsable community manager de l’école. Cette personne est en charge de la promotion et du marketing autour de l’institution. Comme je l’ai déjà dit, l’aspect financier est de premier plan pour ces écoles privées ; ainsi cette présence fait sens même si j’ai été assez étonné au départ d’une telle fonction ici. Elle m’a expliqué que c’est effectivement encore assez rare à Cuernavaca d’avoir une équipe à plein temps qui s’occupe de mettre en avant les atouts et les projets d’une école mais, à n’en point douter, ce travail, tout comme en Europe, a un grand avenir devant lui. L’objet de cette entrevue était en réalité de réaliser une petite vidéo promotionnelle sur les interventions que j’ai effectué la semaine dernière auprès des élèves du primaire et du secondaire. Participer à une publicité est une expérience nouvelle pour moi et j’avoue n’avoir pas été très à l’aise sous le petit projecteur même si j’ai fait de mon mieux ; je n’ai pas encore vu le résultat ceci dit et l’on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise, n’est-ce pas ? Peut-être même est-ce le début d’une carrière qui me mènera jusque devant les caméras des telenovelas que les mexicains affectionnent tant !

En fin de soirée. — Les plans pour ce que je nomme pompeusement l’expédition de Puerto Angel sur la côte pacifique de l’État de Oaxaca sont maintenant finalisés. D’ici trois jours nous repartirons d’abord pour Acapulco qui sera notre première escale. De là nous longerons l’océan en direction du sud jusque Puerto Escondido où nous devrions passer une nuit, le temps de trouver un moyen d’effectuer les quelques dizaines de kilomètres supplémentaires jusqu’à notre point de chute. Au lieu de Mazunte comme initialement prévu, le camp de base sera le pueblo de Zipolite appartenant à la municipalité de San Pedro Pochutla. Le voyage devrait donc nous prendre deux jours environ et nous espérons rester sur place six jours au minimum, plus si possible, afin d’avoir le temps suffisant d’explorer les alentours. En attendant je vais avoir deux jours de liberté à Cuernavaca ; je pense en profiter pour visiter à nouveau les points historiques centraux de la ville tout en me reposant le plus possible en prévision de l’aventure qui s’annonce.

Dim. 16 juill. 2017. — Après avoir passé l’après-midi d’hier dans la piscine du condominium de la Marina Diamante, nous avons pris nos affaires pour nous déplacer vers Joyas del Marqués afin d’y passer la nuit. Aujourd’hui quartier résidentiel, c’était à l’origine un petit village posé près du cours d’eau La Sabana, à l’ouest de la lagune. Vers midi aujourd’hui, nous nous sommes dirigés vers le quartier Coloso, de l’autre côté de la rivière. Il est constitué d’une sorte d’enchevêtrement de petites rues et de maisons. Certaines de ces rues sont minuscules au point qu’elles ne peuvent être pratiquées qu’à pied et que deux personnes ont à peine la place de se croiser. Les habitants en connaissent évidemment chaque recoin mais il est très facile pour un étranger de s’y perdre. Aucune peur à avoir cependant ; même si pauvre — en tout cas en apparence —, la zone est sûre et les voisins sont prompts à aider le passant égaré. Après un rapide repas constitué d’une soupe et de quelques tortillas nous avons pris la direction de la plage. Nous avons choisi celle de Revolcadero non loin de là, où nous avons passé l’après-midi à boire des bières fraîches et à nous restaurer de ce que des vendeurs ambulants nous ont vendu, notamment d’une spécialité mexicaine nommée tamales de pollo, sorte de pâte de maïs recouvrant des morceaux de poulet qui se sert dans une feuille de bananier — à manger avec les doigts et augmenté d’une sauce à base de piments verts. Voilà qui a conclu une fin de semaine reposante et agréable. Dans quelques heures il faudra cependant reprendre la route de Cuernavaca car demain le travail au Colegio Morelos nous attend pour trois derniers jours. Je pensais en avoir terminé avec l’école mais il s’avère que non. Le retour à la réalité va donc être un peu difficile, je le sais, mais je me rassure en me rappelant que je serai très probablement de retour ici dès mercredi soir prochain.

Sam. 15 juill. 2017. — Acapulco, Guerrero. — Nous avons pris la route hier en fin d’après-midi pour nous rendre dans la très fameuse ville balnéaire du Pacifique, Acapulco. La sortie de Cuernavaca a pris plus d’une heure en raison d’une déviation due à l’effondrement d’une portion du périphérique du sud de la ville qui a causé deux morts. Un défaut d’entretien serait à l’origine de cet incident et les hypothèses quant aux raisons de la non prise en charge à temps du problème vont bon train — les plus pessimistes parlant de corruption. Sous une chaleur accablante et à vitesse d’escargot nous avons parcouru de nombreux endroits de la ville que je ne soupçonnais pas ; il m’a même été conté que le Shah d’Iran, après sa fuite en 1979, se serait réfugié dans l’une des villas bordant l’avenue centrale que nous avons traversé avant de rejoindre l’autoroute. Je n’ai pas les moyens au moment où j’écris ces lignes de vérifier cette information, mais qui sait ?

Je l’ai déjà mentionné, les routes entre les grandes villes sont très bien entretenues ; mais ce n’est pas le cas de notre véhicule qui n’est plus à l’aise sur les longues distances, aussi nous avons mis environ cinq heures pour parcourir les quelques quatre cent kilomètres nous séparant de l’océan. Sur le chemin nous nous sommes arrêtés une première fois pour faire le plein et acheter une glace qui, je l’avoue, m’a été d’une grande aide pour lutter contre la chaleur. La station essence qui nous a accueilli se trouvait au bord d’un village d’où émanait une musique traditionnelle. J’aurai voulu aller jeter un œil mais le temps manquait malheureusement. Je réussi malgré tout à savoir qu’il s’agissait d’une commémoration en l’honneur de la Vierge. Nous fîmes plus tard un deuxième arrêt dans la ville de Chilpancingo, la capitale de l’État de Guerrero. Elle s’étend largement entre deux grandes montagnes et paraît assez pauvre vu l’état des habitations qu’il nous est donné d’apercevoir depuis la route. De cette ville je ne connais que la voie centrale qui la traverse de part en part, aussi je serais bien mal aisé dans dire ne serait-ce qu’un mot de plus. D’une manière générale le voyage vers Acapulco est un régal pour les amoureux de nature sauvage comme moi. L’autoroute traverse de nombreuses montagnes et collines, parfois coupant au travers à même la roche, qui sont toutes recouvertes d’une forêt touffue qui semble infinie. Ils se passent des dizaines et des dizaines de kilomètres sans que l’on ne voit aucune activité humaine — que ce soit villages, simple maison, voir une cabane, ni même de plantations ou de champs. Mon regard finit toujours par se perdre dans cette immensité verte, mon esprit vagabondant vers ce que pourrait être une hypothétique vie au sein de cette nature sauvage et dangereuse ; je m’imagine tel Percy Fawcett se taillant un chemin à travers les arbres et les dangers. Parfois un large cours d’eau sinuant vient briser l’enchevêtrement de la canopée et je me vois alors sur un radeau descendant au gré du courant. Je sais bien que je rêve ; sans guide ni une bonne préparation, survivre à cette nature plus de deux jours serait un exploit. Nous arrivons finalement avec le crépuscule au sud d’Acapulco, du côté de Punta Diamante. Le nom de cette partie de la ville vient de la forme que prend une petite colline dans son avancée sur la mer. Toute la partie basse d’Acapulco a finalement pris le nom de Diamante et est constituée d’une bande de terre prise entre l’océan et un grand lac bordé d’une mangrove quelque peu anarchique, la Laguna de Tres Palos. Historiquement nous avions là plusieurs villages comme Puerto Márquez ou el Revolcadero mais la ville d’Acapulco a fini par les intégrer dans sa commune, les transformant en quartier tout en en créant d’autres, comme Coloso et Colosio. Nous poussons quant à nous un peu plus au sud, vers Playa Diamante où se trouve le complexe d’immeubles privés qui va nous accueillir pour la nuit. Le temps à peine de descendre les bagages et nous voilà à 21 heures dans la piscine à nous rafraîchir. Puis, une heure et demi plus tard, nous faisons un rapide repas de quelques œufs brouillés avec du piments verts simplement dévorés à l’aide de tortillas fraîches rapidement réchauffées à même le feu de la gazinière. Il fait maintenant nuit noire et tout le monde s’est endormi depuis longtemps sauf moi. Je suis à la table de la chambre en train de rédiger mon journal aidé par une petite lumière et les halos de vapeur de ma cigarette électronique. Je suis fatigué certes mais je n’ai pas envie de m’endormir. Je veux profiter de la sensation que me procure le fait d’être ici. Il est de très rares endroits dans le monde où je souhaiterais passer quelques années, y rester, trouver de quoi me nourrir, me marier peut-être, ne pas trop penser à demain et simplement vivre. Acapulco est l’un de ces endroits.

Vers midi. — Après un réveil doux et assez tardif, nous avons passé la majeure partie du temps ce matin autour d’un café à préparer notre expédition de la semaine prochaine vers le sud. L’idée est de rallier Puerto Escondido dans l’État de Oaxaca puis, de là, descendre plus encore le long du Pacifique sur environ soixante-dix kilomètres jusqu’à Mazunte et Zipolite en territoire zapotèque. Toute cette dernière partie de l’État se nomme Puerto Angel et la difficulté première vient du voyage. Heureusement les transports modernes vont nous permettre de le faire en environ une journée depuis Acapulco. Concernant la sécurité nous ne savons pas vraiment à quoi nous en tenir mais cette zone est surtout constituée de pueblitos, ce qui devrait être à notre avantage. Les retours que j’ai pu avoir de cette très large baie sont des plus alléchants. L’endroit se veut paradisiaque, calme et emprunt d’une chaleur lourde et apaisante. C’est une terre, m’a-t-on dit, riche en histoire et en culture. Depuis mon premier voyage au Mexique j’entends parler de Oaxaca, de sa nourriture et de son peuple. J’ai hâte de me rendre compte par moi-même de tout cela. Nous devrions partir d’ici dans moins d’une semaine. En attendant, nous allons continuer à préparer ce voyage tout en profitant du climat et des douceurs de la baya de Santa Lucía.

Vendr. 14 juill. 2017. — Malgré les quelques jours de travail au Colegio Morelos, j’ai pris le temps ces jours-ci de retrouver mes marques dans la ville de Cuernavaca — l’avantage de finir la classe à deux heures de l’après-midi. Avant toute chose, il faut dire que c’est la capitale de l’État de Morelos. Elle se trouve à un peu plus de deux cent kilomètres de la ville de Mexico, c’est-à-dire que du point de vue de la taille du pays, c’est en somme la banlieue proche — les deux villes ont d’ailleurs de nombreux points communs en terme de culture. Cuernavaca est reconnue pour son climat tempéré tout au long de l’année qui lui vaut le surnom de la ville de l’éternel printemps. Son nom quant à lui vient d’une déformation des espagnols durant la colonisation, ce n’est donc pas la ville des cornes de vaches ; elle se nomme en réalité Cuauhnáhuac qui, en nahuatl, signifierait la ville des arbres. C’est, je dois dire, on ne peut plus vrai. La nature, luxuriante, est omniprésente ici ; à tel point que — et c’est mon hypothèse — l’on a réellement l’impression que la ville a été construite au milieu de la forêt et que, malgré les efforts de la population pour la contrôler, elle continue de vouloir s’étendre envers et contre tout. Il n’est ainsi pas rare de voir des pans de murs entiers recouverts de racines et de plantes. Certains trottoirs sont même presque impraticables dû à la taille des troncs d’arbres qui ont littéralement dévoré le béton. La nature, bien que très épanouie, est cependant moins dangereuse qu’ailleurs au Mexique. Point de jaguar et autres grands carnivores, ni de trop grands serpents venimeux aux abords de la ville — par exemple, le plus dangereux que j’ai vu personnellement est un scorpion suffisamment petit pour n’éveiller chez moi qu’une curiosité bienveillante. Allié à son climat plutôt clément, cela en fait donc l’un des lieux de villégiature préféré des habitants de la capitale du pays qui viennent souvent s’y reposer, fuyant le tumulte de Mexico et sa chaleur. D’ailleurs c’est la raison pour laquelle cette ville fut l’une des premières à être complètement colonisée ; l’on y trouve ainsi notamment le Palacio de Cortés, le fameux château en pierre volcanique construit par le conquistador Hernán Cortés. Cuernavaca n’est certes pas ma ville préférée du Mexique mais elle est très agréable, vivante et de plus ouverte sur le monde, très cosmopolite. Cela vient du fait comme je l’ai déjà sous-entendu qu’elle a une excellente réputation dans l’enseignement des langues, à la fois pour les mexicains mais aussi pour les étrangers. De nombreuses écoles et universités qui vont en ce sens s’y trouvent — comme la Universidad Internacional de Cuernavaca, que les étudiants nomment simplement Uninter, et qui était initialement exclusivement spécialisée dans ces domaines. Il n’est donc pas rare de rencontrer au croisement d’une rue, dans l’une des taquerias du centre ou en terrasse d’un bar de la plazuela des étasuniens, des canadiens, des haïtiens ou des européens.

J’ai la chance de vivre tout près de ce que les mexicains nomment le zócalo qui est la place centrale du centre-ville. C’est un endroit qui est tous les jours de la semaine pleine de monde. Les gens ont l’habitude ici de sortir dès qu’ils ont un peu de temps libre pour se promener, venir retrouver les amis et la famille, ou simplement s’asseoir sur les multiples bancs, le tout en buvant des boissons trop sucrés, en mangeant des glaces, des épis de maïs bouillis ou grillés, ou encore divers fruits arrosés d’une sauce piquante aigre-douce mis à disposition par les innombrables vendeurs ambulants. Cette place permet d’accueillir de nombreux événements en fonction des fêtes nationales et religieuses officielles, mais aussi des diverses manifestations promues par la ville — comme des concerts, des compétitions sportives ou des marchés. C’est aussi un endroit favorable pour les spectacles de rue ou, plus exotique, pour de petites cérémonies religieuses en faveur des anciens dieux. Durant mes précédents voyages, j’avais eu l’occasion de voir à quoi pouvait ressembler une telle cérémonie, soit dans la capitale du pays ou dans l’État du Yucatan, mais elles étaient toujours faites pour les touristes — ce qui, je dois l’avouer, a toujours enlevé pour moi une grande partie du charme. Cette semaine, enfin, j’ai pu admirer près du Palacio une véritable cérémonie en l’honneur d’Ometeotl qui, m’a-t-on dit, est la divinité duelle, à la fois masculine et féminine, de la fertilité, de la nature et de la pluie. C’est l’un des dieux les plus importants de la mythologie aztèque à l’origine de la création du monde. Une quinzaine d’hommes et de femmes, en cercle autour d’offrandes et d’un homme battant un énorme tambour, exercent une danse assez impressionnante en suivant un meneur. Tandis que l’encens, du copal mélangé à des herbes, brûle et ennivre de son odeur les alentours, les danseurs en costume traditionnel et nu-pieds suivent pendant deux heures au moins le rythme effréné du tambour dans une valse tribale, lançant parfois des cris vers le ciel et ne s’arrêtant que pour de très courtes pauses, le temps d’arranger les offrandes et de changer de rythme musical. Il est difficile d’imaginer la douleur que procurent ces exercices aux cuisses, mais l’on peut parfois se rendre compte de la souffrance sur leur visage ; à un moment même une danseuse a dû s’arrêter pour soigner une légère blessure à sa voûte plantaire droite à l’aide d’un onguent et du copal — dont la fumée est réputée avoir des vertues médicinales. Après les danses, suants et essoufflés, ils se tournent ensemble vers les quatre points cardinaux tour à tour, puis vers le ciel et enfin vers le sol pour remercier Ometeotl de ses bienfaits et pour s’excuser du mal que font les Hommes à sa création, espérant que le dieu ne leur en tiendra pas rigueur. Ils font alors tourner l’encens et des jarres d’eau dans l’air tout en soufflant longuement dans des conques, avant de se tourner vers le prochain point cardinal, et de recommencer le rituel de remerciements. La cérémonie se termine finalement par le partage de l’eau cérémonielle ainsi que quelques fruits. D’après ce que l’on m’a dit, ce genre de cérémonie est assez fréquente mais c’est la première fois vraiment que j’ai l’occasion d’en voir une. C’est un hommage vibrant au dieu et emprunt d’un grand respect qui se transmet, notamment grâce à la musique et aux danses, très bien à l’assistance. Et jusqu’à plusieurs heures après la cérémonie, j’avais toujours la note grave des conques et le son mat du tambour qui raisonnait dans mon esprit.

Mais cette première semaine à Cuernavaca n’a pas été seulement qu’une partie de plaisir. En effet j’ai répondu présent à une invitation pour un anniversaire samedi dernier. Seulement celui-ci se déroulait dans une maison se trouvant à Temixco, un pueblo proche de Cuernavaca. En fait de simple village comme je m’y attendais, c’est une véritable ville avec ses différents quartiers, mais évidemment plus petit que la capitale de l’État de Morelos. Il faut savoir une chose avec le Mexique, c’est qu’il n’est pas forcément facile, voir même simplement recommandé, de se rendre dans tous les endroits qui existent. C’est un fait généralement connu des touristes qu’il ne faut certainement pas prendre à la légère ; s’éloigner des zones touristiques peut s’avérer parfois catastrophique. C’est le cas de Temixco. Pour bien comprendre la situation il faut noter qu’il y a quelques années la sécurité à Cuernavaca laissait grandement à désirer. Évidemment cela a eu un impact négatif sur la ville et sa vie économique. Ainsi la mairie a décidé de prendre les choses en main et, aidée par les forces fédérales, a tout fait pour repousser la petite et grande délinquance hors des murs de la ville, c’est-à-dire de sorte que celle-ci s’est réfugiée à la périphérie. Temixco est un de ces points autour de Cuernavaca où il n’est pas recommandé de s’y rendre, même quand on est mexicain. Les habitants de Temixco eux-mêmes prennent les plus grandes précautions lors de leurs déplacements. Je me suis ainsi rendu dans un des quartiers reculés de cette ville et je dois dire que tout le long du chemin j’ai pu sentir sur moi les regards pesants. Ce n’est pas forcément qu’ils étaient belliqueux mais plutôt que tout le monde avait l’air de se demander ce qu’un étranger comme moi faisait ici ; non pas que je sois particulièrement excentrique au point de me faire forcément remarquer, mais c’est simplement qu’un touriste devient naturellement très visible dans certains coins du Mexique. Le voyage s’est fait en début d’après-midi. Pour arriver à destination il a fallu d’abord prendre un bus qui nous a amené dans le centre de Temixco. De là, et après de longues minutes d’attente, nous avons pris une petite camionnette transformée en transport en commun qui nous a amené au centre du quartier où se trouvait l’anniversaire. Il était alors hors de question de parcourir les quelques cinq cent mètres qui nous séparaient de notre destination à pied ; une voiture nous attendait, suivant des consignes préétablies, pour nous amener sur le lieu de la fête. Je le redis, même pour les habitants du quartier la sécurité est un problème et sortir de chez soi à pied à certaines heures de la journée — et a fortiori de la nuit — est dangereux. Mais, bien sûr, je ne regrette en rien cette petite aventure. Sur place j’ai rencontré des gens formidables — et même la première mexicaine musulmane, voilée, que j’ai jamais vu au Mexique — avec lesquels j’ai pu partager, découvrir et m’amuser énormément ; sans parler d’un pozole blanco casero, une spécialité aztèque, dont je me suis délecté et d’une liqueur de café maison dont je me souviendrai longtemps. Suite à cette rencontre, une autre invitation a été formulée pour le quince añeras d’une future femme de la famille. Il n’a pas été décidé encore si l’aventure va être tentée de nouveau mais j’avoue que pouvoir participer à l’une de ces fêtes mexicaines qui consacre le passage de fille à femme nourrit grandement ma curiosité. Quelques jours ont passé depuis cet anniversaire et j’en suis venu à me demander si je n’avais pas un peu exagéré la tension que j’ai ressenti tandis que je traversais la ville. Mais j’ai eu l’occasion d’en discuter depuis avec des gens de Cuernavaca ; j’ai bien compris dans leurs différentes remarques et réactions que je n’avais en fait rien inventé de mon sentiment de danger et qu’il aurait été bien plus prudent de m’abstenir de cette visite. Il n’empêche, j’ai tout de même une très grande envie de me rendre à la prochaine fête. Elle est prévue pour le 20 juillet ce qui me laisse encore un peu de temps pour y réfléchir et, peut-être, pour trouver un moyen de m’y rendre de façon plus sécurisée.

Mar. 11 juill. 2017. — Me voilà au Mexique depuis cinq jours et, pour ainsi dire, je n’ai encore presque pas eu de temps de repos. Dès le lendemain de mon arrivée, j’ai été sollicité auprès d’une école afin de discuter de la culture française avec des élèves de différentes sections. Au Colegio Morelos, une bonne partie des enfants et adolescents suivent des cours de français, en plus du traditionnel anglais. Malheureusement, ils se sentent assez loin de la francophonie et un certain nombre d’entre eux a du mal à vraiment se dédier à cette matière — cela sans même parler des joies de la conjugaison et des exceptions à la règle grammaticale. Aimant partager le peu d’expérience que je peux avoir, et ne résistant pas à l’opportunité de me retrouver à nouveau devant des élèves mexicains, j’acceptais l’invitation avec plaisir. Cette situation d’ignorance concernant la France est assez étrange d’un certain point de vue. En effet, jusqu’à il y a au moins une cinquantaine d’années il était des plus chic de suivre les mœurs et la mode française, notamment dans la haute société. L’on peut retrouver cet état de fait dans les différents écrits des voyageurs français en villégiature au Mexique mais aussi à travers les vieux films de l’âge d’or du cinéma mexicain. Je ne sais trop ce qui a changé depuis mais je me doute que l’influence des États-Unis d’Amérique y est pour beaucoup.

D’après ce que j’ai pu comprendre de l’éducation au Mexique, une grande partie est pourvue par des écoles privées qui sont plus ou moins onéreuses en fonction des prestations fournies. Il m’a été expliqué que les parents, s’ils en ont les moyens, délaissent l’école publique pour l’école privée, surtout parce cette dernière apporte beaucoup plus d’attention aux élèves. Par exemple, au Colegio Morelos des cours d’anglais sont donnés tous les jours depuis la primaire. Il en résulte que les enfants, arrivés au lycée, ont un excellent niveau. De la même manière, il est fourni très tôt des cours de français. Mais cela demande plus d’enseignants, une méthodologie particulière et du matériel. Ce n’est pas tant, donc, que l’école privée soit meilleure en elle-même que l’école publique mais plutôt que, jouant sur la volonté des parents de donner la meilleure éducation combinée au fait qu’il est laissé une grande liberté aux institutions privées ainsi qu’à une certaine défaillance des moyens fournis aux écoles publiques, celles-ci sont beaucoup moins prisées. L’on sent ici clairement l’influence du système éducatif anglo-saxon où tout se paye. Le Colegio Morelos a été en son temps l’un des meilleurs, sinon le meilleur, de tout l’État de Morelos — il était donc aussi le plus cher. Mais la concurrence a été rude et il a perdu une partie de son prestige avec les années pour devenir une institution certes réputée mais qui ne se trouve plus en haut du tableau. Dorénavant une année dans cette école coûte aux parents 55 200 pesos mexicains, soit un peu moins de 3 000 euros — quand on sait que le salaire minimum est de 60 pesos par jour, cela reste une belle somme que seules des familles assez aisées peuvent se permettre. Cependant il faut noter que certaines écoles coûtent tout de même trois fois plus chères. Une autre étrangeté pour le français que je suis est la prise en charge des enfants dans une même école pour toute leur scolarité. En effet, la grande majorité offrent des cours qui vont de la maternelle jusqu’au lycée. Autrement dit lorsqu’on rentre dans une école à trois ans, l’on y reste généralement jusqu’à ses dix-huit ans. Le Colegio Morelos n’est pas une exception ; l’on y croise tous les âges, depuis la prime enfance jusqu’aux adolescents en quête de liberté. Cela demande évidemment une certaine logistique. L’école est ainsi compartimentée par niveau et chaque section possède son personnel propre, avec un directeur pour chacune. L’on y rajoute tous les enseignants, les services d’ordre veillant à ce qu’aucune personne non habilitée ne pénètre l’école, le personnel d’entretien, de l’administration centrale, de la logistique générale ainsi que ceux qui s’occupent de la restauration, et l’on commence à avoir une idée de la fourmilière que peut être cette école.

Durant trois jours — vendredi dernier, hier et aujourd’hui — j’ai ainsi pu intervenir auprès d’élèves de primaire et de collège, ce que l’on nomme le secondaire ici — le lycée au Mexique étant quant à lui nommé preparatoria. L’idée, dans un premier temps, était de passer dans les différentes classes afin de me présenter et de donner l’occasion aux élèves de poser toutes les questions qu’ils pouvaient avoir sur la France. Nous avons ainsi couvert de nombreux sujets, allant du stéréotype du français mangeur de grenouille et ne se lavant pas, jusqu’aux dernières élections nationales et notre positionnement vis-à-vis des États-Unis d’Amérique, en passant par les diverses raisons faisant de Paris le sacro-saint rendez-vous des amoureux romantiques du monde entier. Ensuite il s’est agit de donner la classe de façon plus formelle, soit au travers de jeux développant l’expression orale ou soit, plus orthodoxe, par le remplissage des fameux textes à trous nécessitant de tout savoir du présent de l’indicatif des verbes faire, aller et être.

Je ne le redirai jamais assez ; j’ai été ravi d’avoir eu la chance de participer à ces classes de français et d’avoir eu l’occasion de découvrir une portion du système éducatif mexicain. Au final, tous les élèves du monde sont les mêmes mais, en même temps, ils ont évidemment chacun leurs spécificités. Je dirai que les élèves mexicains sont peut-être un peu plus turbulents en classe que les élèves français — ce que j’avais déjà noté dès mes premiers jours à l’Alliance Française lorsque j’y avais été chargé de cours il y a deux ans —, mais cela vient en fait du système ; les enseignants se font réprimander par leur hiérarchie s’ils sont trop sévères avec leurs élèves — même quand ceux-ci ont dépassé les limites et que la sanction est amplement méritée — simplement parce que la direction a peur de perdre des clients, et donc de l’argent, dans le cas où les enfants se plaindraient. Pourtant, en tant que parent je serai heureux de savoir que les enseignants font leur travail et usent de discipline lorsque c’est nécessaire. Mais nous avons là peut-être une difference culturelle. Je crois pouvoir dire en effet que, même au-delà du simple cadre de l’école, la discipline fait souvent défaut dans la société mexicaine — en tout cas du point de vue d’un français. Malgré cela, les élèves du Colegio Morelos sont des enfants charmants, évidemment pleins de vie, très chaleureux, curieux et finalement attentionnés quand on sait correctement les prendre. Ils ont toujours eu des questions pertinentes et ont fait preuve du plus grand respect envers moi. De la même manière, j’ai eu droit à un accueil très cordial de tout le personnel enseignant et administratif qui, à mon plus grand étonnement, a aussi fait preuve, tout autant que leurs élèves, de la plus aimable curiosité à mon égard. Ces trois jours vont certainement rester pour moi un très riche souvenir.

Je ne suis cependant pas fâché d’avoir fini mes interventions dans cette école. Je ne l’ai pas encore mentionné mais les horaires me sont assez particulières. Ils commencent en effet les cours à 7 heures 30 du matin et ne s’arrêtent qu’à 14 heures ; avec quarante-cinq minutes de pause vers 10 heures afin de prendre un en-cas. Avec ma dernière semaine en France et cette semaine mexicaine, je peux dire que je suis littéralement rompu de fatigue. Autant dire que je suis enchanté de savoir que demain matin je pourrai dormir tout mon saoul.

Jeu. 6 juill. 2017. — Cuernavaca, Morelos, MX. — Après exactement un an jour pour jour depuis mon précédent départ pour le Mexique, ce 5 juillet 2017 j’embarquais à bord de l’Airbus A380 AF0178, très gros-porteur long-courrier quadriréacteur à double pont, qui décolla avec élégance sous un grand soleil meslinois à 11 heures 44 du matin depuis l’Aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle. Quittant la France par le nord, nous traversâmes l’Angleterre en direction des côtes sud du Groenland. Passant au large de Prins Christianssund et de Nanortalik, le grand albatros déploya pleinement ses ailes et plana au-dessus des côtes est des Amériques du nord ; par le Golfe du Saint-Laurent, séparant Saint-Pierre-et-Miquelon du Québec, puis survolant le New Brunswick maritime, descendant depuis le Maine jusqu’aux abords de Houston et, dans un dernier saut au-dessus du Golfe du Mexique, directement sur Ciudad de México (Distrito Federal), où notre transporteur se posa sans heurts après quelques onze heures de vol sur la piste principale de l’Aéroport international Benito-Juárez de Mexico.

J’avais quitté la France peu avant midi et j’arrivais le même jour au Mexique par la grande porte un peu après quatre heures de l’après-midi — magie du voyage à plus de mille kilomètre par heure et du décalage horaire. Dans de telles conditions, je ne peux m’empêcher de penser à nos ancêtres explorateurs qui, il y a deux siècles, effectuaient la même traversée par bateau en deux mois environ. Il y a certainement de nombreux désavantages à voyager par bateau à voile, comme dans l’ancien temps, mais je me souviens de la description pittoresque faite par M. Ampère dans les premiers paragraphes de sa Promenade en Amérique qu’il publia dans la Revue des Deux Mondes en 1853 ; obéir à l’impulsion du vent et onduler avec le mouvement de la mer, suivre harmonieusement les caprices de l’océan et en faire sa force pour avancer, au lieu de simplement filer tout droit vers le but en brisant ce qui résiste. Et, ne sachant pas vraiment quand l’on va arriver, lire et somnoler, rencontrer ses compagnons de voyage, partager avec eux quelques marches revigorantes sur le pont rustique, et profiter du grand air. L’idée a un certain charme romantique pour moi.

Mais je dois me sortir de mes rêveries, quitter le pont inférieur de l’albatros, et effectuer les démarches administratives qui permettront mon admission sur le territoire mexicain. Rien de sorcier ici ; le personnel de bord nous a fourni un document à remplir, le Forma Migratoria Múltiple, où sera inscrit les noms, prénoms et qualités du voyageur, son numéro de vol ainsi que sa destination finale accompagnée de l’adresse exacte de résidence. Ce n’est pas mon premier voyage mais j’avais complètement omis ce dernier détail ; je tâchais donc de retrouver de mémoire l’adresse en question et, grâce à l’aide bienveillante de ma voisine de siège, j’ai pu reconstruire la forme particulière des adresses postales mexicaines. Il faut reconnaître que les services de l’immigration mexicaine sont bien rodés ; il m’a fallu environ une demi-heure pour passer devant la préposée qui, sans même me poser une seule question, me gratifia d’un permis de séjour de tourisme pour une durée de 180 jours — la période maximale réglementaire au Mexique dans ce cadre. Après avoir récupéré mon bagage, je m’engageai vers la porte de sortie. Il reste une formalité à effectuer. Je dois en donner ici le détail car elle me trouble particulièrement. À quelques pas seulement de la limite séparant la zone internationale du territoire mexicain, des officiers de l’immigration s’occupent de vérifier le contenu des valises. Seulement, tous les voyageurs ne se soumettent pas à cet exercice. En effet un homme en uniforme nous invite, chacun à notre tour, à appuyer sur un bouton rouge. Le résultat est soit une lumière verte, soit une lumière rouge. Si la lumière verte apparaît, vous pouvez passer sans encombre, remercier tout le monde et poser le pied sur l’ancienne terre aztèque. Dans le cas contraire, vous devez vous soumettre à un contrôle. Comment diable ce bouton marche-t-il ? La lumière rouge s’allume-t-elle selon le gré du hasard ? Ou bien existe-il un système de détection de pression ? Je n’en ai aucune idée, je ne comprends pas bien comment tout cela fonctionne et j’avoue n’avoir jamais eu assez de courage pour poser la question. Le fait est que tous les appuis que j’ai effectué sur ce fameux bouton ont toujours donné un résultat vert ; je ne m’en plains pas, je passe donc toujours très rapidement. Mais il n’empêche, cette formalité reste un grand mystère pour moi. À nouveau, le signal lumineux passa au vert et je franchissais, pour la troisème fois de ma vie, la frontière mexicaine.

La première grande étape de mon périple venait de prendre fin ; une seconde, moins coûteuse, m’attendait. Il me fallait me rendre à Cuernavaca dans l’État de Morelos à environ deux cent kilomètres de là. Le moyen le plus simple et le moins onéreux quand on ne dispose pas de voiture est certainement d’utiliser les services de transport par autobus. Plusieurs compagnies se partagent le pays, chacune ayant un domaine réservé. Tout est très bien organisé et tous les grands axes sont entretenus avec soin afin de permettre des déplacements optimaux. Ce qui pèche, par contre, c’est la signalisation, mais c’est un problème récurrent au Mexique ; il m’a fallu tourner un moment avant de trouver d’une part le comptoir permettant l’achat d’un ticket et d’autre part pour trouver effectivement le quai de mon bus. Le billet, pour un européen, est bon marché ; il est demandé 240 pesos mexicains — soit environ 12 euros selon le taux de change du jour — pour un service dit de luxe, mais il ne faut pas se laisser impressionner par l’appellation. Le bus est cependant très confortable, chaque passager ayant une place bien suffisante avec un siège amovible, et l’on nous offre une petite collation avant l’embarquement. Il est permis enfin de se brancher au Wi-Fi de bord mais, bien que la connexion au routeur s’effectue sans problème, aucun accès à internet n’est possible — dommage. C’est ainsi qu’à six heures trente en fin de journée, je prenais place dans mon siège et, après avoir englouti ma boisson à la goyave, je m’endormis tant bien que mal en tentant de faire abstraction du son des films diffusés à bord pendant le voyage. Je me réveillais un peu plus de deux heures plus tard à Cuernavaca qui m’accueillît sous une légère pluie tropicale rafraichissante. J’eu alors la joie de manger à nouveau des tacos al pastor baignés dans une salsa verde bien picante qui ravit les papilles. Voilà qu’enfin, après tous ces mois d’attente, après toutes ces épreuves et ces doutes, je venais finalement de rentrer à la maison.