f6k ~ log : vol. 5 #30 (21 mai 2018)

Lorsque j’avais treize ans, mon père nous a ramené à la maison un PC Intel 80486. Il l’avait racheté à un ami médecin passionné d’informatique. Déjà à l’époque c’était une machine un peu dépassée mais pour moi c’était le Graal. J’étais au collège et je m’abreuvais le samedi soir des épisodes d’X-Files ; j’étais fasciné lorsque je voyais notamment l’équipe des Lone Gunmen penchée sur des écrans à fond bleu ou noir et y rentrer des formules cryptiques. Et là, enfin, j’avais une de ces merveilles au bout de mes doigts. Au départ l’ordinateur était dans une pièce accessible à toute la famille mais, suite à un déménagement, et rentrant au lycée, je me suis débrouillé pour qu’il termine à bonne place à la table de mon bureau, dans ma chambre. J’avais envié durant de nombreuses années mes camarades qui avaient une console dans leur chambre ; maintenant j’avais mieux, un ordinateur pour moi tout seul. Je ne peux compter le nombre de nuit que j’ai passé dessus à bidouiller et à jouer à Doom, sous la lumière tamisée de ma lampe de bureau tandis que passaient sur ma chaîne stéréo les derniers morceaux de fusion en vogue à la radio. Cependant cet ordinateur n’a jamais été relié au Réseau ; je n’ai jamais réussi à convaincre mes parents de prendre un abonnement internet. C’était moi et mon ordinateur, coupé du monde. Le lycée terminé, j’ai laissé ma chambre et mon 486 derrière moi pour rentrer à l’université. C’était en 2001. C’est là que j’ai vraiment découvert internet. Depuis les différentes salles informatiques je pouvais y avoir accès aussi longtemps que les heures d’ouvertures me le permettaient. J’y ai passé des jours entiers. Puis j’ai eu un bon ami qui avait un accès à internet chez lui en ADSL 128k. J’ai donc fini par passer des jours (et des nuits) chez lui. Il est arrivé un moment où je me suis intéressé à ce que mon ordinateur et moi avions manqué durant les années 1990 ; les sites geocities, les serveurs partagés accessibles par telnet, les serveurs ftp, les BBS, l’ascii art, la demo scene, etc. Et j’ai commencé à être nostalgique. Nostalgique de toutes ces choses que j’avais entraperçu dans X-Files mais qui, faute d’un accès à internet à l’époque, m’avait été impossible d’approcher.

C’est ce qui explique je pense mon attrait aujourd’hui pour les machines de cette période et mon goût prononcé pour les interfaces en ligne de commande. J’ai pu retrouver des communautés qui ne fonctionnent encore que par ligne de commande — je pense notamment à SDF. Mais il faut généralement payer ou envoyer une somme symbolique pour avoir un accès décent. Et puis il y a quatre jours j’ai lu cet article. Je me suis inscrit et me voilà maintenant avec un compte sur tilde.town. C’est une communauté numérique regroupée sur une même machine partagée accessible via ssh dans le but de faire de l’art, d’apprendre, de jouer et, bien sûr, de créer du lien social. J’ai l’impression d’avoir trouvé une nouvelle maison. Je ne sais pas où est mon vieux PC 486 maintenant mais, si je ferme les yeux et si je me concentre assez fort, je peux me voir l’utiliser, y entrer des commandes magiques, me connecter sur ce serveur et vivre toutes ces choses qui m’ont fait rêver durant des années.